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Imaginer les territoires du futur

Imaginer les territoires du futur

Au-delà des prévisions, la prospective territoriale ouvre de nouveaux horizons. Elle vise à anticiper les changements pour mieux les accompagner ou, selon Michel Godet, président du Conseil prospective et dynamique des territoires de la Datar, elle offre un nouveau regard sur l’avenir pour éclairer l’action présente. Pour Guy Loinger, secrétaire général de l’OIPR (Observatoire international de prospective régionale), « la prospective territorialisée revêt une triple dimension : cognitive, participative et stratégique. Comprendre les processus socio-économiques de longues durées qui traversent les territoires ; construire des alternatives aux futurs subis et favoriser une expression collective des futurs souhaités ; et enfin, engager les acteurs sur la voie de stratégies ambitieuses qui rendront possibles une convergence du souhaitable et du possible aux horizons du moyen terme et long terme, celui des grandes politiques publiques et de l’aménagement du territoire. Elle rend possible une expression forte des spécificités et de l’identité d’un territoire et du sens de l’action collective. La prospective peut se décliner à différentes échelles, allant de l’interrégional au local en passant par les régions et les métropoles. Il n’y a pas de mauvaises échelles, du moment que les bons territoires de pertinence, notamment socio-économiques, sont clairement identifiés. La Région est une échelle stratégique, car c’est le plus petit niveau de lisibilité territoriale à l’échelle de la mondialisation, et celle qui permet au mieux de coordonner l’action collective entre les acteurs locaux et de redonner un sens concret à la notion d’intérêt général. La prospective territoriale, qui est d’abord une méthode de travail, est aussi, et au fond, surtout une culture : la culture de l’anticipation et du débat collectif sur les enjeux de demain et des choix qui en résultent aujourd’hui. Ainsi, la prospective est étroitement liée à la gouvernance ainsi qu’au développement durable ».


Une nouvelle approche


« La démarche prospective, explique Hugues de Jouvenel, directeur général du groupe Futuribles, comporte habituellement trois phases : la première consiste à établir un diagnostic du territoire au travers de sa dynamique à long terme ainsi qu’à identifier les facteurs, internes et externes, les plus déterminants. La deuxième est consacrée à la construction de scénarios exploratoires dont la vocation est d’essayer de balayer le spectre des futurs possibles, d’une part du contexte extérieur, d’autre part du territoire lui-même, puis – en croisant ces deux types de scénarios – à mettre en évidence les enjeux majeurs à moyen et à long terme. La troisième phase consiste à examiner quelles sont les politiques de développement à long terme qui peuvent être adoptées, puis – une fois qu’un projet a été adopté – à établir un plan de bataille, un compte à rebours, pour savoir qui doit faire quoi, quand et comment, pour atteindre l’objectif. »
Le groupe Futuribles, outre le fait qu’il intervient ainsi dans de nombreux exercices de prospective territoriale, souligne qu’il y a, en l’espèce, une difficulté particulière en prospective territoriale qui tient au fait qu’il y a « un maquis d’acteurs intervenant à des échelles géographiques différentes souvent plus enclins à se paralyser mutuellement qu’à agir de manière concertée au profit d’un projet commun ». Futuribles a récemment achevé une étude sur « L’environnement stratégique des entreprises à l’horizon 2010 et 2020 ». Elle souligne l’ampleur des défis auxquels l’économie et la société françaises se trouvent confrontées et le défi que constituent pour les territoires, comme pour les organisations, leur compétitivité et leur attractivité, leur aptitude, très inégale suivant les territoires, à faire preuve d’adaptabilité et plus encore d’innovation. L’exploration des futurs possibles (anticipation) n’a de réel intérêt que si elle débouche sur l’élaboration d’un projet et bien sûr sa mise en œuvre (action).
L’université d’été de la prospective territoriale en Europe qui s’est déroulée les 8 et 9 septembre 2004 à Lille a démontré un fort engouement pour cette nouvelle approche. De nombreux travaux, réalisés dans plusieurs régions françaises ou à l’étranger, ont été présentés. Chacun a également pu constater que le nombre de services chargés de la prospective au sein des administrations de l’Etat, des CCI et des collectivités ne cesse de se multiplier. Les CCI sont de plus en plus nombreuses à s’impliquer dans ce type de démarche et certaines d’entre elles sont de véritables précurseurs en la matière.


Le retour du local


En région Bretagne, la démarche prospective engagée par le Conseil économique et social régional (CESR) et le conseil régional a influé sur la stratégie régionale. Elle a constitué un point majeur dans la réflexion du SRADT (Schéma régional d’aménagement et de développement du territoire) et du Paser (Projet d’actions stratégiques de l’Etat en région). « Cette réflexion a influencé des projets précis dans le découpage de la région en pays », explique Yves Morvan, président du CESR de Bretagne. Elle a également fait émerger certaines idées qui n’appartenaient pas à la culture régionale comme l’interrégionalité, les pôles de compétitivité ou le concept d’économie redistributive… « Le territoire est un acteur actif de son développement. Alors que tout semblait pousser à la fin du local, voilà qu’on assiste au retour de celui-ci », souligne Yves Morvan. Lors des Assises régionales des territoires de Bretagne qui se sont tenues à Morlaix, le 27 novembre dernier, plus de huit cents acteurs locaux ont travaillé sur un document, intitulé « Pour une vision stratégique, ambitieuse et partagée de la Bretagne ». L’occasion de donner leur avis sur les valeurs, les objectifs communs, les éléments de méthode et les grands chantiers à lancer pour le développement de la région.


Dialoguer avec les entreprises


Le Conseil de développement du Pays basque a entamé une réflexion qui s’est poursuivie lors de l’élaboration du projet de territoire « Lurraldea ». « La CCI de Bayonne est l’un des partenaires à l’origine de cette démarche qui s’est engagée dès 1992 », affirme Bernard Darretche, président du Conseil de développement du Pays basque et directeur général de la CCI de Bayonne Pays basque. Cette dynamique territoriale a débouché sur l’élaboration du schéma d’aménagement et de développement, puis la signature, dans le cadre du contrat de plan, d’une convention spécifique Pays basque comprenant 57 opérations pour un montant de 450 millions d’euros. Un système de gouvernance original a été mis en place afin d’assurer la pérennité de la démarche. Un Conseil des élus du Pays Basque ainsi qu’un Conseil de développement ont été créés en 1994. La CCI, qui assure la présidence de cette deuxième instance, en est l’une des pièces maîtresses. « C’est pour nous l’occasion de participer au débat stratégique, de peser sur les orientations prises et de faire passer nos projets  », souligne Bernard Darretche.


Susciter des démarches


La CCI d’Amiens est à l’origine de la mission « Entreprise 2020 », engagée il y a quatre ans. Chaque mois, une commission d’une trentaine d’élus consulaires a débattu avec des experts, géographes, spécialistes de l’Insee ou économistes, afin d’identifier des scénarios de développement. « Autant d’occasions de s’enrichir, de débattre, d’avancer des idées et de choisir ensemble », précise André Alexandre, directeur général de la CCI d’Amiens. Au bout de deux ans de travail, un rapport de synthèse, comprenant un état des lieux ainsi qu’une présentation des évolutions économiques possible, a été édité et diffusé, notamment aux collectivités territoriales. Les travaux se sont poursuivis en vue de définir les potentiels de développement du grand Amiénois et les enjeux, en termes de population, d’habitat ou de pôle hospitalier.
« 25 enjeux pour l’économie du Doubs »*, fruit d’une rencontre entre des chefs d’entreprise et décideurs du Doubs et leur CCI, présente une synthèse de l’opinion de soixante-quinze dirigeants choisis pour leur représentativité. Le guide d’entretien, centré sur l’écoute, s’articulait autour de trois thèmes : l’avenir de votre entreprise, de votre secteur d’activité et de votre territoire dans les cinq prochaines années. « Plus de 2 500 citations ont été enregistrées lors de ces différents entretiens individuels d’une durée de deux heures menés par des élus et permanents de la CCI. Vingt-cinq enjeux transversaux ou sectoriels ont émergé pour le département  », explique Laurent Sage, directeur de l’information économique à la CCI du Doubs. Depuis le 20 septembre dernier, trente-cinq collaborateurs consacrent une bonne partie de leur temps à recueillir les préoccupations d’un millier de chefs d’entreprise, des organisations professionnelles ou interprofessionnelles et des associations de commerçants. Complément naturel du livre blanc, disponible sur le site de la CCI (www.doubs.cci.fr), cette « force de contact » constitue un observatoire permanent des attentes et difficultés rencontrées par les entreprises. « La prospective ne peut pas se soustraire à la vision conjoncturelle et à la représentation ou l’accompagnement des entreprises », affirme Laurent Sage.
La CCI du Havre a souhaité travailler avec les entreprises pour définir les voies de progrès et les exprimer en leur nom. « Au-delà de la prospective territoriale, je parlerais plutôt de démarche de diagnostic partagée », explique Christine Thomas-Rosset, directeur des projets, études et prospective de la CCI du Havre. Dans un premier temps, une vision du tissu économique local a été rédigée dans un document de synthèse. Par la suite, près de trois cents chefs d’entreprise représentatifs de l’activité économique de la région havraise ont contribué à l’opération sous la forme d’entretiens en tête-à-tête. Les réactions des chefs d’entreprise ainsi que leurs propositions ont donné lieu à l’édition du document « Neuf propositions pour le développement économique de la région havraise ». « Notre démarche va aboutir à un plan d’action à partir des besoins exprimés par nos ressortissants eux-mêmes », précise Christine Thomas-Rosset.
En tant qu’acteur économique local, le réseau consulaire a vocation à accompagner, voire à susciter, une démarche prospective sur son territoire afin d’en valoriser tous les potentiels et toutes les ressources.
Les bonnes questions de la prospective territoriale :
- Que peut-il arriver ? (enjeux du territoire)
- Que veut-on faire ? (vision du territoire)
- Que peut-on faire ? (stratégie du territoire)
- Comment le faire ? (moyens alloués)
- Qui suis-je ? (gouvernance et capacité d’action)
 
Définition : Qu’est-ce que la Prospective ?
 « La prospective s’efforce de réduire l’incertitude face à l’avenir, de décrypter les futurs possibles, puis de faire émerger la vision d’un futur souhaitable, ainsi que la trajectoire pour y parvenir. Appliquée à l’élaboration d’un projet de territoire, la prospective territoriale apparaît bien comme la réponse la plus adéquate contre le fatalisme et le pessimisme ambiants. C’est un instrument privilégié pour aider à la compréhension de la complexité croissante du présent, repérer les tendances lourdes et les signaux porteurs de sens, anticiper les mutations des valeurs sociétales et en déduire les conséquences en termes de développement durable. »

Philippe Mirenowicz

Directeur du Gerpa (Groupe d’études ressources prospectives aménagement), dispense un cours de troisième cycle « Prospective territoriale : méthodes et pratiques » au Cnam.
 
Article publié dans la Revue des CCI « L’Interconsulaire » en mars 2005.